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Wilco, l'épopée Summerteeth

Il y a un peu de tout, dans Summerteeth. Un peu de Neil Young dans Via Chicago, un peu de Weezer dans I'm Always In Love, un peu de John Lennon dans We're Just Friends... mais on y entend surtout un groupe en pleine expérimentation, entourés de problèmes personnels et d'addictions diverses. Ce troisième album de Wilco fêtant ses 21 ans (?) avec une édition anniversaire, replongeons-nous dans ce melting pot bouillonnant : retour en 1999 !


Wilco en 1999


Un peu de contexte : Wilco, tel le phénix, renait des cendres de Uncle Tupelo, un groupe d'americana formé en 1987 en Illinois. Le leader, c'est Jeff Tweedy, campagnard à la voix la plus douce que vous pourriez jamais imaginer, et plume d'une sincérité fantastique. Ils sortent un premier album, A.M. en 1994 (attention, rien à voir avec le AM des Arctic Monkeys), un disque plutôt chaotique et pas toujours très abouti, mais contenant de vrais moments de grâce (Too Far Apart ou Casino Queen en première ligne). Et puis vient Being There en 1996. Et là, Wilco devient un des meilleurs groupes du monde. Misunderstood, Outta Site (Outta Mind), Red-Eyed and Blue, autant de superbes chansons qui font de ce deuxième disque un chef-d'oeuvre incontesté. Mais sous son côté lo-fi se cachait aussi une indéniable mélancolie, amenée par les problèmes personnels de Jeff Tweedy, nombreux à ce moment-là : son mariage, son premier enfant, des problèmes financiers... et Tweedy transcrit tout ça en une vingtaine de titres confus et magnifiques.


En novembre 1997, le groupe est composé de Jeff Tweedy, du bassiste John Stirratt, du batteur Ken Coomer et des deux guitaristes Jay Bennett et Bob Egan, et c'est à ce moment là que la bande rentre en studio pour travailler sur ce qui deviendra Summerteeth. Pas n'importe quel studio, attention, c'est celui que Willie Nelson (dont on a chroniqué le dernier album ici) a acheté en 1979, situé à Spicewood, au Texas. Et de toute façon Wilco n'enregistre que quelques chansons là-bas, puisqu'ils se concentrent ensuite sur l'album Mermaid Avenue, en collaboration avec l'anglais Billy Bragg. On parle ici d'une collection de chansons inachevées de la légende folk Woody Guthrie, réarrangées par Wilco et Bragg, et qui offre notamment la magnifique California Stars, qui sortira en 1998. Je vous le conseille, mais pour l'instant, revenons chez Willie, le groupe donne notamment vie à deux des chansons les plus réussies du futur album : d'abord la géniale She's A Jar, qui pourrait être l'enfant caché d'Elvis Costello pour la musique et de Bob Dylan pour les paroles. Et puis surtout Via Chicago. Une des chansons les plus tristes d'un album triste, qui commence brutalement : "I dreamed about killing you again last night/And it felt all right to me". Pourtant, dans une interview de l'époque, Jeff Tweedy raconte qu'il n'est pas vraiment fan des phrases choc : "C'est des choses qui sont venues de moi, que j'ai trouvées puissantes à chanter". Et plus loin : "Ce n'est pas censé être sombre. La perspective de ce disque est optimiste".


Franchement, à la première écoute, on ne peut pas dire que ce Summerteeth respire la joie. Déjà, Jeff Tweedy avait de gros problèmes dans son mariage à l'époque. Sa femme, Sue Miller, était propriétaire d'un club de rock, le Lounge Ax à Chicago (qu'on peut notamment voir dans le film High Fidelity). Et Tweedy avait sa vie de musicien, en tournée les deux tiers de l'année et en studio le reste du temps. Les difficultés de cette relation se cristallisent dans Nothing'severgonnastandinmyway (again), qui est ma chanson préférée de l'album, si vous voulez tout savoir. Ainsi que dans la déchirante We're Just Friends, la pop-punkienne I'm Always In Love, la sublime Pieholden Suite, l'optimisme de In A Future Age et encore et encore. L'autre grand thème dans les paroles de Summerteeth, c'est l'addiction. La drogue, évidemment. On retrouve la dépendance dans beaucoup de chansons : Candyfloss et son air étonnamment joyeux, A Shot In The Arm et sa superbe mélodie au piano... et des allusions dans quasiment tous les morceaux, preuve qu'à l'époque, la drogue (les antidouleurs, plus précisément) avait vraiment pris le dessus. Et enfin, de tout cela résulte la solitude. How To Fight Loneliness en est l'étendard, douce et belle et triste comme c'est pas permis.


La composition et l'assemblage de l'album mérite qu'on s'attarde un peu dessus aussi. Dix sept morceaux et une heure pile, c'est plus ou moins la durée parfaite pour un disque de cette envergure. Les paroles sont bourrées de références à des lieux, des gens, les arrangements sont luxuriants et la construction de Summerteeth est quasi parfaite : le premier morceau étant le single Can't Stand It, on est tout de suite dans quelque chose de musicalement très enlevé et entrainant, avant que le rythme ne ralentisse pour traverser She's A Jar, puis ne redevienne catchy avec A Shot In The Arm, et ainsi de suite : on alterne tout du long. A la fin du disque, 23 Seconds Of Silence (c'est le nom du morceau, silencieux), et puis l'ultime Candyfloss. S'ensuit un remix de A Shot In The Arm, un peu différent mais pas vraiment utile, et puis c'est fini. Et cette réédition 2020, alors ?



Là-dessus, on trouve le disque original en version remastérisée (je ne vois pas trop la différence, mais bon), un disque de démos acoustiques et de versions alternatives ou se cachent quelques pépites comme la première mouture beaucoup moins pop de Nothingsevergonnastandinmyway, ou une prise assez country de Summer Teeth, et enfin un album live de 26 titres enregistrés au Boulder Theatre de Boulder, Colorado. C'est une pépite pour deux raisons : déjà, la setlist est carrément out of this world, contenant autant des morceaux qui ont fait la renommée du groupe que de petites gemmes enfouies et malheureusement peu jouées en live, comme We're Just Friends ou Christ For President. Et la deuxième raison : le groupe est vraiment en forme ce soir là. Les riffs de Jay et Bob, le groove de Ken, le rythme de John et la voix de Jeff s'élèvent à l'unisson et donne un ensemble d'une puissance incroyable, que ce soit sur les morceaux calmes ou plus chaotique.


Alors, que reste-t-il de Summerteeth vingt ans plus tard ? Et bien, un album spontané, empreint d'une beauté saisissante, somptueux, rock, pop, country, aux instrumentations inégalées et aux compostions magnifiques, résultat des pérégrinations d'un groupe en crise et prouvant encore une fois que Wilco fait partie des meilleurs. En bref, un disque essentiel.

Wilco - Summerteeth Deluxe, disponible ici.

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